
MOYES : 30 ans
déja !
par
S. Malbos
OK, Francis Rogallo a inventé
en 1948 l'aile qui porte son nom
D'accord, John
Dickenson y a ajouté une barre de contrôle
trapézoïdale et s'y est suspendu dans un sac
à patate en 1963 pour effectuer les premiers vols
tractés et libres
N'empêche, en vol
libre, il est un nom qui devrait résonner fort et
clair au firmament du vol libre : celui des Moyes, Bill
et Steve, qui se sont imposés comme les figures
centrales de l'aile delta. Depuis 30 ans
" Quand j'étais gamin, je
faisais souvent le même rêve. Je rêvais
que je volais, pas comme Superman, bras devant, ni comme
un oiseau. Non, j'étais simplement un
garçon avec des ailes et c'était si
réel que je savais que c'était possible de
transformer mon rêve en réalité. "
Bill Moyes est né à la fin des
années 30 à Bronte Beach, une des plages de
la banlieue de Sydney. Il y est toujours. Guère
intéressé par les études (" tout ce
temps que j'aurai pu consacrer à la pêche
!
"), il se marie à 17 ans avec sa compagne
d'alors et de toujours, Molly. Il a deux boulots :
l'épicerie, avec Molly, et le garage, comme
mécanicien en électricité. Un garage
qu'il achète bientôt et qui deviendra,
jusqu'à tout récemment, LE garage, celui de
toutes les expériences, de toutes les productions.
Un vrai musée (ah ! l'aile à
réaction encore pendue au plafond !).
Cascadeur
Le jeune Bill est du genre Australien
sportif quelque peu casse-cou, champion de ski nautique.
Une des compétitions d'alors consistait à
se faire tracter sur les rivières, ski aux pieds,
pendus à des cerf-volant hexagonaux, et à
slalomer sur un parcours imposé. Un exercice
périlleux avec ces engins complètement
instables. En 1963, révolution : John Dickenson
fait ses premières courses sous une aile beaucoup
plus sûre, une Rogallo qu'il a
améliorée, et commence à remporter
épreuves et records d'endurance. 1967 : John
initie Bill Moyes et un autre Bill - Bennett - à
ce nouvel engin et recommande la prudence. 6 semaines
plus tard, Moyes devient le premier homme à voler,
tracté, au dessus de la barre mythique des 1 000
pieds. Bennett aussi a pris le virus et ce sera entre les
2 hommes une longue série de défis et
records en tout genre, alors que Dickenson abandonne.
Comme toujours, Moyes aura finalement le dernier mot et
Bennett s'expatriera aux USA : " il est allé s'y
installer car il ne pouvait pas être le meilleur
ici " expliquera peu charitablement Moyes.
Quelques records et exploits de ce
dernier : 860 m d'altitude en tracté en 1968 ; 2,4
km de distance à partir des pentes
enneigées du Mt Crackenback la même
année ; 6 h 55 derrière un bateau en 1969
lors d'une tentative ratée de joindre par la mer
Sydney à Brisbane (le bateau se
désintégrera dans les vagues) ; 8 mn 32 s,
7,5 km de distance et 1 600 m de dénivelé
dans les entrailles du Grand Canyon en 1970, un vol qui
l'enverra brièvement en prison ; 2 600 m de gain
d'altitude en 1971, tracté derrière
un avion (bonjour les turbulences !) ; 1 430 m de gain
d'altitude en tracté derrière bateau en
1972 ; dénivelée de 3 210 m en 1973,
lâché depuis un ballon, puis distance de 22
km
Depuis 1969, Bill écume aussi le circuit
des foires et expos et s'y fait tracter derrière
un buggy. Ce n'est pas sans danger et Bill se retrouve 2
fois à l'hôpital, bassin explosé.
Mais il est alors le cascadeur le mieux payé des
Etats-Unis !
Pilotes
1974 : Bill abandonne
compétitions et cascades pour se consacrer
uniquement à la production de deltas. Il passe la
main à son fils, Steve, 14 ans, comme papa plus
intéressé par tout ce qui vole que par la
mécanique électrique. Bill continuera
à voler pour le plaisir
ou le bizness,
comme, par exemple, lors de cette expédition au
Mont Kilimandjaro où il mêlera
agrément, promotion du vol libre et de son
sponsor, et spectacle (un film de 55 mn).
Quant à Steve, il commencera
par rafler 5 titres de champions du monde de delta
tracté, remportera 5 fois le championnat
australien, 3 fois de suite le très relevé
US Master, culminera en 83 au Tegelberg avec un titre de
champion du monde FAI, et cumulera au cours des ans un
palmarès inégalé. Steve est
aujourd'hui le plus ancien des pilotes de vol libre,
toujours au plus haut niveau, le seul a avoir
participé à tous les championnats du monde.
Il est un homme oiseau d'expérience au style
précis et coulé. Il est aussi un concepteur
d'aile heureux (celui de la Xlight, l'aile la plus vendue
au monde) et directeur de Moyes Delta Gliders (le plus
gros des constructeurs delta).
Serviteur
Toutes ces années, Bill va
jouer un rôle important dans la reconnaissance du
vol libre comme un sport à part entière. En
1975, la fédération mondiale de ski
nautique rejette le delta tracté qu'elle trouve
trop dangereux. La même année, Sep Himberger
(un Autrichien que Moyes a dévoyé du ski
alpin - son métier - pour l'initier au delta)
organise à Kössen la 1ère
compétition internationale de vol libre. Bill et
Steve sont invités, comme ils le seront
l'année suivante pour le 1er championnat du monde
FAI, toujours à Kössen. Bill est alors
représentant de son pays à la FAI et le
sera pendant 15 ans.
Bill reste longtemps à la
tête de l'équipe nationale et de la
fédération australienne. Il organise les
championnats du monde de 1988 qui marqueront le point
culminant du vol libre australien. Et quand il n'a pas de
rôle officiel, on peut compter sur lui pour
être tour à tour éminence grise ou
VRP brillant ! Les mérites de Bill seront
d'ailleurs reconnus par les plus hautes autorités
et il peut arborer fièrement les diplômes et
médailles accordés par la FAI,
l'Aéroclub d'Australie, le gouvernement russe et
australien, la Fondation Rogallo et la reine d'Angleterre
pour services rendus à l'aviation !
Constructeurs
Flashback
1967 : les affaires de
Bill marchent bien ; il fait des investissement
judicieux. Il peut du coup consacrer temps et argent
à sa passion. " J'ai tout de suite construit ma
première aile. C'était une "13 pieds".
Juste après j'ai fait une 12 pieds pour Steve, et
6 mois après une 17 pieds qui a failli me tuer.
Toutes ces ailes tiraient leur nom de la longueur
égale du bord d'attaque et de la quille. Puis j'ai
commencé à ouvrir l'angle du nez, d'abord
de 90° à 100° avec une 14 pieds, puis
une 15 pieds. A ce moment là - c'était en
1968 - j'ai commencé à réduire la
longueur de la quille par rapport au bord d'attaque. Ca a
été le début des ailes à plus
grand allongement. J'ai construit une 16 par 15, puis en
1969, avec le début des décollages à
pieds, une 19 par 15, puis une 20 par 12 (avec un angle
de nez à 120°) qui était vraiment
difficile à manier.
En 1972 j'ai construit ma
première aile avec une poche de quille et je l'ai
appelé la Stinger, parce que sa longue quille me
rappelait le dard d'un moustique. Mais cette aile resta
très confidentielle, car les Rogallo
étaient encore toutes puissantes. En 1975, UP me
permit de construire une douzaine de Mosquito sous
licence. Pour le championnat du monde de Kössen j'y
ajoutai une quille et quelques petites modifications qui
améliorèrent le taux de chute de 0,45m/s et
rapportèrent une médaille d'or en classe
III.
1976 vit l'apparition de la Stingray
(à petit allongement) et de la série des
Mini, Midi et Maxi Stinger (à grand allongement),
dont la plus populaire fut connu sous le nom de Maxi
jusqu'en 1980. En 1979 vint la Mega, copie ratée
de l'Atlas de Thévenot, puis la Mega II, nettement
améliorée.
La Comet UP et sa barre transversale
intégrée à la double surface
s'imposa en 1980, et nous la copiâmes d'abord avec
la Meteor, ensuite avec la Missile. C'était
l'époque de la guerre des Falklands, et les
Argentins venaient de couler avec un Exocet un bateau
anglais. Comme nous nous tirions la bourre sans
arrêt avec les Pommies, j'ai pensé que ce
nom - clin d'il serait le bienvenu ! La Missile fut
vite remplacée par la GT, pour Glass Tip
(apparition des bouts d'aile en fibre de verre) et en
1985 par la GTR, R pour Radial (construction de la voile
en étoile). Au même moment, la Mars
était proposée aux pilotes débutants
et la Mission aux pilotes intermédiaires. En 1989,
apparition de la XS et en 1991 de l'Xtralight. Gamme
complétée par la XT (Training) pour les
débutants et la XS 3 pour le pilote
intermédiaire. Aujourd'hui la gamme s'est
étendue vers le haut avec notre sans mât, la
CSX, et vers le bas avec la Ventura, un aile type floater
bon marché, légère, sûre,
facile à piloter ; le Sonic est notre aile
intermédiaire. "
Le nom de Moyes est attaché
à des ailes de qualité, très
sûres, souvent innovantes. Si elles sont
basée sur des copies, on y trouve toujours la "
Moyes touch " qui a fait la réputation de la
maison. Parmi les vrais nouveautés : la poche de
quille, les raidisseurs de bord d'attaque, les saumons
d'ailes et, plus que jamais d'actualité, la
méthode de tractage dite " dauphinoise " où
c'est le pilote qui est tracté et non plus l'aile.
Steve Moyes : " Bill est un des rares hommes capable de
concevoir des idées complètement nouvelles
et de les réaliser concrètement. "
Famille
Moyes, c'est aussi la Famille avec un
F majuscule tant elle a de facettes.
La famille immédiat,
très soudée, habitant dans le même
quartier, qui participe à la gestion de l'affaire.
Pratiquement tous les enfants, et bien sûr Molly, y
ont travaillé. Aujourd'hui, Steve est à la
barre et une de ses surs, Vicki, l'assiste au
quotidien ; Jenny, la plus jeune des filles, gère
la comptabilité ; Bill se consacre plutôt au
développement des ailes rigides, Dragonfly,
Tempest et Silent Racer au sein de Moyes Ultralights.
Molly reste présente comme la materfamilias,
fidèle derrière les woks.
La famille du cur, qui fait du
178 Bronte Beach une maison incroyablement ouverte,
accueillante, où les pilotes connus ou non sont
toujours les bienvenus, où certain squattent
pendant des mois, où la table est
généreuse.
La famille professionnelle, avec un
incroyable nez pour reconnaître les pilotes de
qualité et une générosité
certaine pour tout mettre à leur disposition :
matériel, bien sûr, mais aussi travail et
temps libre. L'exemple de Tomas Suchanek est le plus
parlant : Moyes, depuis des années, a su
s'attacher son incroyable talent. Ni l'un ni l'autre
n'ont eu à le regretter.
La Famille enfin - on retrouve la
majuscule -, autre nom de la Maffia à laquelle les
détracteurs de Moyes se référeront.
Bill sait être désintéressé,
mais il sait aussi couper les ponts, protéger ses
troupes, compter ses sous, faire du bizness. Bref, jouer
les Parrains, et ses connections innombrables doivent
bien le servir. Il ne laisse guère
indifférent. Il est puissant. Love him or leave
him. Ils sont d'ailleurs plusieurs à avoir
quitté la Famille. Les plus fameux : Icaro 2000
qui a su, et comment, voler de ses propres ailes ; Rick
Duncan, champion du monde en 88, qui a eu moins de
succès en déployant les siennes.
Mais ils sont plus nombreux encore à lui avoir gardé leur confiance. Parce que
Bill est un Parrain de la bonne sorte,
généreux, inventif, qui a beaucoup
donné au vol libre, et du meilleur. Et que Steve,
moins flamboyant mais aussi généreux, est
l'exemple même du constructeur et du pilote
responsable, toujours disposé à partager
son expérience, et qui a fait de la
sécurité un art de vivre.
De quoi être fier d'être
un des Moyes Boys !